

Le sentiment d’absurdité
(dans l'autisme ou personnalités décalées)
Se sentir en "Absurdie" :
Se sentir en « absurdie », c’est un peu ce que l’on vit quand on se sent toujours en décalage avec le monde. Dans la littérature, ce sentiment d’absurdité est souvent très bien décrit dans des romans, des textes, des poésies ou nouvelles. L’écriture reflète les interrogations humaines, surtout les questions existentielles.
Personnellement, je ne connais de ce genre littéraire que le livre d’Albert Camus « l’étranger », un roman que je devais étudier en classe de cinquième. A l’époque, trop jeune, je n’avais pas du tout aimé. Bien des années plus tard, au contraire, j’apprécie beaucoup cette histoire.
D’après mon expérience, la notion de l’absurde est souvent lié à un sentiment de révolte, de colère, voire même de dégoût. L’incompréhension du monde qui nous entoure est quelque chose que je connais bien. Quand on a un fonctionnement différent des autres, on a très souvent, pour ne pas dire tout le temps, cette impression de vivre en « absurdie ».
Quand le monde est peuplé de tragédies, de codes sociaux incompréhensibles, quand les autres s’intéressent à tout ce qui vous déplait, quand ce qui vous attire est justement ce qui, pour eux, n’est d’aucun intérêt, alors, oui, tout cela renforce l’impression d’absurdité.
La vie semble si souvent dénuée de sens, alors très jeune, vous cherchez à la comprendre, à l’explorer, à l’aimer. Partout, toujours : dans les conversations, dans les loisirs, les amitiés, les rencontres, ce sentiment de l’absurde je le retrouvais. Tout semblait si clair pour les autres, et si obscur pour moi. Les autres ne s’interrogeait pas autant, moi, je ne faisais que cela.
La lecture comme recherche de sens :
Dans un livre par contre, je pouvais me sentir davantage rejointe dans mon désir de sens, d’explications face à l’irrationnalité des échanges autour de moi. Dans les pages que je tournais, je pouvais me sentir un peu moins étrangère à cette société, à ces mœurs, à ces ordres, à ces jeux de pouvoir. Tout est le plus souvent abscons pour moi dans la réalité de la vie sociale. Dans un livre, je peux apprivoiser la réalité avec plus de douceur, à mon rythme.
Dans ma jeunesse, alors que mes camarades de classe s’interrogeaient sur le « comment s’acheter la dernière marque de tennis en vogue », moi, je m’isolais pour lire les grands mystiques chrétiens. Je cherchais du sens à notre finitude, je voulais réfléchir à ma présence sur terre, à mon utilité. Les contradictions des injonctions nombreuses dans ce monde, le pourquoi des guerres mondiales, le grand théâtre des dialogues inutiles. Tout cela m’interrogeait.
J’aurai adoré faire des études de philosophie. La vie ne me l’a pas permis. C’est pourquoi l’an passé, j’ai sauté sur l’occasion, quand j’ai vu que des cours de philosophie gratuits étaient proposés au collège des Bernardins. Je me suis tout de suite inscrite. Mon premier cours de philosophie de ma vie fut sur le thème de la joie. C’était délicieux et cela réconfortait mon cœur alors même que la tristesse me visitait de plus en plus souvent.
L'étrangeté de ce monde :
Tristesse face à l’étrangeté des discours environnants, cette quête des apparences, cette recherche de vitesse en tout : les portables, les ordinateurs, les emails. Tout doit aller vite. Moi, je reste là. Je m’interroge. La manière absurde dont les gens se tiennent dans les transports en commun, chacun vissé sur son petit écran mobile plutôt que de parler avec son voisin par exemple. Je perçois tant de fausseté, tant de paradoxes, tant d’hypocrisie.
Dans l’étranger d’Albert Camus, on ressent bien le côté dramatique d’un cœur qui cherche un sens sans jamais le trouver. C’est un non-sens complet. On se sent étranger dans le sens fort du terme. La banalité ordinaire des codes que tout le monde semble avoir validée est une chose étrange pour moi.
Je me rappelle les comportements devant la hiérarchie d’une société par exemple, les voix basses dès le dos tourné et les pirouettes verbales dès que le chef était dans la même pièce. Moi-même, je jouais ce même petit théâtre absurde, alors qu’au fond de moi je me questionnais sur le pourquoi de cette civilité imposée. Pourquoi ces normes, ces injonctions à la réussite, à la vitesse, à la prise de pouvoir.
Sentiment de solitude existentielle :
Je ne sais pas pour vous, mais parfois, c’est à crever de solitude. On se sent seule au milieu du monde. Le système est opaque, l’individu doit lutter dans un univers d’ambiguïtés nombreuses, d’attitudes et de comportements contradictoires, de mensonges autorisés, de vérités falsifiées. Les apparences sont si importantes aussi dans la société moderne.
Je me rappelle une collègue avec qui j’avais eu le malheur de parler de mon expérience de vie monastique. Je n’avais rien anticipé. Deux jours après j’ai surpris une conversation où elle se moquait ouvertement de mon choix, de ce que j’avais dit. Pire : elle en riait avec une autre personne dont j’ignorais tout.
Quand je parle : humanité, échanges, poésies, rêves et imaginaire. On me répond : réalisme, pragmatisme, projets irréalistes, dérisoires, fables et illusions. Quand je parle de Dieu, de l’infini, du sens, du ciel ou de la mort, on me répond : « tu te poses trop de questions », « oh là là, tu es sinistre toi ! » « faut te blinder », « tu rêves », « faut avoir les pieds sur terre », « Tu penses trop ».
Les raisonnements, les centres d’intérêts sont tellement différents de moi. Longtemps j’ai fait « comme si », « comme si » tout cela m’intéressait. Je ne peux plus. Je me suis épuisée à me conformer à ce qui me blesse ou me détruit. Je ne suis que moi, atypique, autiste, à part, je sais maintenant que ce sentiment de solitude sur une terre étrangère, je l’aurai toujours. Quoique j’y fasse. Nier ce qu’on est en profondeur n’apporte que de la souffrance. On joue au caméléon mais c’est bien inutile.
La foi donne du sens à la vie :
Souvent je dis : « Je suis une île », le monde est un archipel. Après tout, je peux choisir aussi mon monde, ne plus fuir ma bulle, rester ce que je suis, ne plus nier mon identité profonde. Plus je vais, plus je garde en moi ce désir constant de compréhension tout en acceptant le côté tragique de l’existence. La foi est une aide précieuse. Elle donne un sens à ce qui, sans sa lumière, reste obscure et vide d’intérêt.
La vie humaine est un mystère si beau et si incompréhensible aussi. La foi m’apporte des éclairages que je n’ai trouvé nulle part ailleurs. Comme je n’ai pas pu poursuivre mes études très longtemps, je ne connais rien aux courants existentialistes de la littérature, rien à Sartre, ni à Nietzsche, ni à tous ces auteurs qui savent si bien en parler. Qu’importe.
L'acceptation de soi et du monde malgré l'absurdité :
J’apprends maintenant à vivre comme je suis. Avec mes questions sans réponses, avec l’espérance de la Foi. Un jour, je me dis que j’aurai toutes les réponses. Je me torture moins. Je reste toujours avec ce sentiment d’absurde dans la confrontation au réel mais je l’accepte. Je vis dans une sorte de sérénité, dans l’acceptation de ma différence. Je n’en veux à personne. Je resterai toujours un peu une étrangère mais avec les années, on s’y fait.
L’absurdie demeure, mais la paix aussi. Mieux même, j’ai fait du « Quae est Gratia » ma devise de vie (Tout est grâce). Je fais un zoom arrière sur l’existence humaine, je me dis que Dieu est là, que rien n’est hasard, même à ce qui me parait ridicule, dramatique, stupide, laid, cruel, vide de sens. Un jour je saurai.
Le nombre de fois, où, lorsque je me retourne en arrière, je comprends, je réalise que ce qui à l’époque me paraissait incompréhensible, en fait, cela avait un sens, une direction, une raison cachée. Cela vient avec les années qui passent, l’expérience de la vie qui ne manque jamais d’imagination. Malgré les douleurs occasionnées par cette solitude existentielle plus grande encore que la moyenne, je ne peux sombrer dans le désespoir. Avec ou sans autisme.
Tout est grâce. Tout a un sens.
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